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La culpabilité : le grand tabou des grands-parents

Il y a des choses que l’on dit facilement aux amis autour d’une table et puis il y a celles que l’on garde pour soi : « Ce week-end, j’avais envie d’être tranquille. Alors j’ai dit non pour garder les petits-enfants. » Cette phrase, des milliers de grands-parents la pensent et très peu l’avouent. La culpabilité des grands-parents est peut-être le tabou le mieux gardé de la vie de famille.

Ce dossier est pour tous ceux qui ont dit oui quand ils voulaient dire non. Et pour tous ceux qui ont dit non et qui s’en sont voulu pendant trois jours.

« J’adore mes petits-enfants mais j’ai besoin de souffler. » Pourquoi les grands-parents n’ont pas le droit de le dire ?

Martine, 64 ans, a trois petits-enfants de 2, 5 et 8 ans. Elle les aime à la folie, elle le dit, elle le pense, et ça se voit. Elle les garde deux mercredis par mois, parfois les week-ends, souvent pendant les vacances scolaires. Et parfois, le dimanche soir après une semaine chargée, quand sa fille lui envoie un message pour lui demander si elle peut les prendre vendredi, elle hésite, avant de répondre oui.

« Je ne peux pas dire non. Enfin, je pourrais. Mais après je culpabilise tellement que ça ne vaut pas la peine. »

Cette histoire, avec des variations, est celle de beaucoup de grands-parents en France. Une grande majorité des grands-parents gardent régulièrement leurs petits-enfants et parmi eux, beaucoup avouent ressentir une pression, explicite ou implicite, à se rendre disponibles. 

D’où vient cette culpabilité ?

Elle vient d’abord de l’image qu’on a du grand-parent idéal. Disponible, patient, toujours heureux de voir débarquer les petits. Cette image est partout : dans les publicités, dans les films, dans les conversations de famille. Quand on s’en éloigne, même légèrement, la culpabilité arrive.

Elle vient ensuite du regard des enfants, les parents des petits-enfants. « Ma fille ne me demande jamais explicitement, mais je sens qu’elle compte sur moi », confie Michel, 67 ans, grand-père de quatre enfants. « Et si je dis non, j’ai l’impression de la laisser tomber. » Cette pression implicite est l’une des plus difficiles à gérer parce qu’elle n’est jamais vraiment formulée et donc jamais vraiment discutable.

Elle vient enfin de quelque chose de plus profond : la peur de manquer des moments. Les petits-enfants grandissent vite. Et quelque part, dire non à un week-end, c’est accepter de rater quelque chose d’irremplaçable. « Je me dis que dans dix ans ils ne voudront plus passer leurs week-ends avec moi », raconte Isabelle, 61 ans. « Alors autant en profiter maintenant ! »

Ce que les psychologues disent et ce qu’ils ne disent pas assez

Les spécialistes de la psychologie familiale sont assez unanimes sur un point : la culpabilité des grands-parents est réelle, répandue, et souvent sous-estimée dans son impact sur leur bien-être. Elle peut générer de l’épuisement et une forme d’anxiété chronique liée à la disponibilité permanente qu’on s’impose.

Ce qu’ils sont moins nombreux à dire, c’est que cette culpabilité repose souvent sur une prémisse fausse : l’idée que la qualité du lien grand-parent/petit-enfant est proportionnelle au temps passé ensemble. Ce n’est pas ce que souligne la recherche. Les études, entre grands-parents et petits-enfants, ont montré que ce qui construit le lien, c’est la régularité et la qualité des interactions, pas leur volume. Un grand-parent qui garde ses petits-enfants deux fois par mois en étant pleinement présent crée souvent un lien plus fort qu’un grand-parent épuisé qui les garde chaque semaine en mode automatique.

Le droit de dire non et comment le faire

Dire non à ses petits-enfants, ou plutôt à leurs parents, est un droit. Un droit que l’on a tendance à oublier parce que personne ne nous le rappelle jamais vraiment. C’est une façon de préserver la relation sur le long terme en évitant l’épuisement qui, lui, abîme vraiment les liens. 

La difficulté, c’est la façon de le dire. Quelques formulations qui permettent de dire non sans fermer la porte : « Ce week-end je ne peux pas, mais la semaine prochaine avec plaisir. » « J’ai besoin de me reposer là, mais proposons quelque chose de précis pour les vacances. » « Je suis un peu fatigué en ce moment, est-ce qu’on peut trouver un rythme qui fonctionne pour tout le monde ? » Ce qui change tout, c’est de remplacer le non sec par une alternative concrète. 

Et si on parlait vraiment de ce qu’on veut ?

La vraie question derrière la culpabilité des grands-parents, c’est celle de la communication dans la famille. Dans beaucoup d’entre elles, le rôle des grands-parents n’a jamais été vraiment discuté : il s’est installé progressivement, par habitude, par besoin, par amour. Et personne n’a jamais posé les questions simples : combien de fois par mois ? Pendant les vacances scolaires, comment on s’organise ? Est-ce qu’il y a des moments où c’est trop ?

Ces conversations, même si elles semblent délicates à initier, sont celles qui permettent d’éviter l’accumulation de frustrations et de non-dits. Les familles qui les ont eues témoignent presque unanimement d’une relation plus sereine, pour les grands-parents comme pour les parents.

« Est-ce normal de me sentir soulagé quand les petits-enfants repartent ? »

Oui et c’est même un signe de bonne santé psychologique ! Le soulagement après une période intense avec de jeunes enfants ne signifie pas qu’on ne les aime pas. Il signifie qu’on a des besoins propres, qu’on a besoin de calme, d’espace, de temps pour soi. Ce soulagement devient problématique seulement s’il s’accompagne d’un sentiment persistant de ne pas vouloir les revoir, ce qui est très différent.

« Comment dire non à mes enfants sans qu’ils le vivent comme un rejet ? »

La clé, c’est de proposer une alternative concrète et rapprochée. « Je ne peux pas ce week-end » sans suite laisse un vide qui peut être interprété négativement. « Je ne peux pas ce week-end, mais je les prends volontiers le week-end d’après » dit quelque chose de complètement différent. 

« J’ai l’impression d’être moins bien que ma belle-mère qui garde les enfants toutes les semaines. Est-ce que je suis un mauvais grand-parent ? »

Non ! La comparaison entre grands-parents est l’une des sources de culpabilité les plus courantes et les plus inutiles. Chaque grand-parent a ses propres ressources, sa propre santé, sa propre vie, ses propres contraintes. Ce qui compte pour vos petits-enfants, ce n’est pas que vous soyez disponible aussi souvent que quelqu’un d’autre, c’est que quand vous êtes là, vous êtes entièrement présent pour eux.

Pour les grands-parents

À lire : Adieu la culpabilité – Yves-Alexandre Thalmann

Un psychologue suisse décortique ce sentiment qui nous ronge pour mieux nous en libérer. Bienveillant, concret et profondément utile, c’est un livre qui vous fera du bien !

À écouter : Podcast « Encore heureux » – « Faut-il en finir avec la culpabilité ? »

La culpabilité, est-ce utile ou paralysant ? Une conversation lucide et apaisante, à écouter lors d’une promenade ou d’un moment calme.

À regarder : La Grande Librairie – « Coupables, forcément coupables ? »

France 5 consacre une émission entière à ce sentiment universel avec des auteurs, des idées et des pistes pour avancer.

Pour partager avec les petits-enfants

Une activité à faire ensemble :

Créer ensemble un « calendrier des retrouvailles » : un calendrier où grands-parents et petits-enfants placent ensemble les prochains moments partagés. Ça donne à l’enfant une représentation concrète des moments à venir, et ça permet au grand-parent de visualiser ses engagements sur le mois.